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Yves Dubail


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POLITIQUE DE L'INTIMITÉ

« La force de ces dessins déborde la question intime. L’intimité est ce qui ne se laisse pas compter, pas raconter. C’est un moment de partage avec soi dans l’isolement indicible.
La force de ces dessins nous rejoint. Et c’est dans ce sens qu’il faut entrevoir le projet d’Aurélie Gaillard, d’une certaine manière dans une esthétique politique. Il faut du courage pour lever les tabous sociaux, pour dire le mal qui advient quotidiennement aux humains, il faut de la persévérance pour casser les conventions morales. Ce travail vise un débordement du corps, une liberté assumée et entière. Le projet ne peut donc jamais être juste ramené à une sexualité triviale et une fantasmatique primaire. Le plaisir et la douleur s’entremêlent dans un papier froissé, se défroissent, s’incisent jusqu’à l’assomption finale. Il y a dans le noir de l’évocation un éblouissement où le regardeur peut dire oui c’est vrai.
Ce travail qui rencontre le puits de la vie et les traditions enfouies est d’une actualité incroyable. Il nomme la censure, il dépèce l’hypocrisie, il définit le bien être et le mal être dans un principe d’équivalence. Juste du dessin dans le tout technologique qui travaille à la disparition du corps.

Les œuvres d’Aurélie Gaillard se compulsent comme un livre qui n’aurait ni fin ni origine, juste un entrelacs de l’avant et de l’après qui ne nous lâche plus. Voyage qui bouleverse ce que nous croyions savoir et qui, dans l’instant, hallucine la réalité. »

Germain Roesz

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COMMENT NE PAS VOIR ?

« Les mots imprononcés hésitent au bord du dire. Pourtant, des regards prédateurs surchargés de signes tentent déjà de s’approprier le sens. L’ombre portée du soi assombrit alentour. Comment éconduire l’emprise ? Ce qui se cherche ici saurait-il être inscrit ? De ce qui apparaît, certes, on peut se saisir. Mais la nudité même ? La venue nue inapparaît jusque dans sa présence. Elle appelle un langage qui se ferait caresse, une retenue dans l’accueil. Ce qui se cherche ici effleure une imminence antérieure au verbe, à l’orée de la signifiance, la débordant de ses excédences. »

Nicolas Jouvenceau

UNE UTOPIE, SUR LE FIL ...

« Ces œuvres témoignent en partie de la crise de notre temps. Elles semblent se fixer pour tâche d’en esquisser une issue possible, positive. Elles n’ont donc pas seulement valeur de symptôme d’une époque et d’une culture. Bien qu’elles jouent sur la coprésence illogique, contradictoire voire conflictuelle, d’éléments antagonistes – ce qui caractérise le symptôme –, on peut également dire qu’elles s’en jouent. Traçant ainsi un écart, par rapport à la caricature figée, fossilisée, du passé, « d’un autre temps » : le symptôme en psychiatrie. Au paroxysme de sa crise d’hystérie, écrit Freud dans l’article « Les fantasmes hystériques et leur relation à la bissexualité », l’hystérique se met en scène tenant « d’une main sa robe serrée contre son corps (en tant que femme) tandis que de l’autre main elle s’efforce de l’arracher (en tant qu’homme) ». Et il propose ensuite le commentaire suivant : « Cette simultanéité contradictoire conditionne en grande partie ce qu’a d’incompréhensible une situation cependant si plastiquement figurée dans l’attaque et se prête donc parfaitement à la dissimulation du fantasme inconscient qui est à l’œuvre. ».

On pourra trouver de nombreux « témoignages » de bisexualité et d’onanisme à travers les personnages d’AG. Ils désignent cependant, semble-t-il, leur dépassement. De la même manière, la mise en scène et la mise en lumière – rétrospectives – des attitudes hystériques par Freud, n’ont de sens et de valeur qu’à travers la cure et son issue désirée : la « guérison ». Guérir de la différance des sexes, du moins de ses effets lorsqu’elle est refoulée et idéalisée sur le mode régressif de la complémentarité des contraires, comme sur le modèle des androgynes du Banquet, n’est-ce pas une des voies esquissées ici ?

Et pour faire « tenir ensemble » les facettes multiples et contradictoires de l’existence, sans pour autant résoudre ni pacifier définitivement leur conflit, sans pour autant les mettre toutes sur le même plan, sans tout pacifier artificiellement, il fallait avoir recours à un artifice. Il me semble qu’AG l’a trouvé dans le fil, la couture et la broderie. Dans le contexte de l’œuvre, je les verrais comme des instruments-liens anti-systématiques, visant à déjouer la tentation totalisante de la mise en sens. Ce qui fait lien, ce qui fait trame, ce qui relie sans unifier ou uniformiser, sans réduire – précisément parce que ce n’est pas de même texture, de même nature que les dessins –, c’est le fil de couture et les traces de son aiguille. »

Nicolas Jouvenceau

 

 
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